Publié par : fg | avril 25, 2011

Réflexion sur le pouvoir d’évocation de quelques mots tirés de “Politiquement correct” de Pierre Merle

Le zeitgeist d’aujourd’hui 

Les mots positifs en disent parfois aussi long que ceux qui posent problème. Ils renvoient à une vision normative des relations sociales, nous indiquent la façon dont nous devons nous comporter en société. Prenons le dernier ouvrage de Pierre Merle sur le “politiquement correct” (1), passons rapidement sur la façon très superficielle dont ce nostalgique de l’argot analyse l’évolution de la langue et attardons nous sur les mots valorisants qui font l’objet du plus grand nombre de déclinaisons. Aucun doute n’est alors possible : l’homme d’aujourd’hui se doit d’être social et sociable, responsable et démocrate.

Etes-vous dans l’air du temps ? A vous d’en juger mais il est probable que oui si vous êtes convaincu de la portée des mots suivants :

1) “accompagner” : mieux vaut accompagner (ou être accompagné) qu’assister (ou être assisté). De fait, l’assistanat est sans doute une des pires choses qui puissent exister dans la période actuelle. Quand l’accompagnement mène à la “responsabilité” et à l’autonomie, l’assistanat ne peut que renforcer la dépendance. Pour ce qui est de la différence entre l’accompagnement et l’assistanat, celle-ci reste, bien entendu, parfaitement subjective ;

2) “être acteur” : malheur à ceux qui se contentent de regarder, réfléchir, penser ou analyser. L’époque n’est plus aux intellectuels ni aux spectateurs, fussent-ils “engagés”, mais aux acteurs. Ce terme ne renvoie évidemment pas à la comédie sociale et au mimétisme qu’un minum de convenance impose mais au primat de l’action sur la contemplation, sachant qu’il est recommandé d’être “acteur de sa vie” et possible d’être “acteur de la formation”, “acteur de premier recours”, “acteur référent”, etc.;

3) “communiquer” : mieux vaut communiquer que se taire. Partant de ce principe élémentaire, différentes formes de communication sont possibles : “communication narrative”, “communication fractale”, “communication narrative”, etc. (on pourra se reporter à ce sujet à un précédant article : “la magie de la communication“);

4) “être convivial” : mieux vaut être convivial que  distant, la valeur de la convivialité pouvant être interprétée comme une dimension interpersonnelle et chaleureuse de la communication et se mesurant à une expression, verbale et physique, foncièrement positive ;

5) “avoir la culture de” : la grande culture c’est fini (trop ennuyeuse, trop chronophage, trop élitiste et trop éloignée de l’action) : vive la culture comme vecteur identitaire et mode de vie ! On ne se dira donc pas cultivé (beaucoup trop prétentieux)  mais on dira avoir la “culture” de sa passion ou de son domaine de compétence, la culture ainsi comprise pouvant être, par exemple, celle des séries télé ou de l’entreprise;

6) “être démocrate” : mieux vaut être “démocrate” que directif, l’autorité n’étant plus légitime que si elle partagée par tous. On se fera donc un devoir de pratiquer la “démocratie de la pensée”, la “démocratie participative”, la “démocratie de proximité” sans trop en abuser ;

7) “gérer” : mieux vaut “gérer” que se laisser guider par ses émotions, s’en remettre à une théorie ou à une aide extérieure, sachant qu’il est possible (et fortement  conseillé) de “gérer sa vie et ses problèmes”, “gérer l’après”, “gérer en interne”, “gérer les situations de conflit” (bien qu’il s’agisse avant tout d’un billet d’humeur : “Le verbe gérer conjugué à toutes les sauces“).

Vous n’êtes que moyennement convaincu ? Si tel est le cas nous vous invitons à placer ces sept mots dans une discussion courante. Non seulement vous verrez que c’est un exercice facile mais, en plus, vous constaterez que ce discours suscite un fort consensus. Faites l’essai…

(1) “Politiquement correct. Dico du Parler pour ne pas dire” – Pierre Merle


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